À l'autre bout du monde
From Réflexion (Indonésie) "L'autre bout du monde" (2005) in Montreal, Canada on Jul 25 '05
Y a-t-il un plus beau sourire que celui qui n’a été pervertie par l’envie d’obtenir toujours plus? Un peu comme là où une brise glisse sur votre visage comme une caresse du soleil, où les gens discrètement bridés en tiennent un autre par la main. Où une douce odeur de croyances et d’offrandes flotte sur les îles bordées d’océan. Pour ces gens, l’autre bout du monde c’est nous. Pour ces gens, les coutumes barbares sont les nôtres…ou plutôt c’est le manque de coutumes, qui pour eux, ne peut qu’appartenir au bout du monde. Il y a un archipel où chacune des îles est aussi différentes qu’autant de pays. Il y a des villages sortit tout droit d’un monde ancien où les valeurs sont pour les occidentaux comme autant d’objets préhistoriques. Avec partout l’air salin qui barbouille l’horizon, avec partout, brouillant les repères, l’océan et ses nuances de mer. J’ignore si c’est la chaleur des gens qui réchauffe à ce point le climat de ce pays. Y a-t-il une plus belle démonstration de générosité que lorsque avec presque rien, on tente de construire un festin pour des étrangers? Le corps parle alors un si beau langage… la vie peut être si simple si on y met des efforts… Regardez la marée dicter leurs pêches! Regardez le soleil parler pour les heures! N’y cherchez pas l’horloge; le temps est une invention de l’homme qui ne sert qu’à celui qui veut bien l’utiliser! La notion du temps qui passe est donc aussi nébuleuse que les astres qui éclairent les nuits. Avec toutes ces montagnes sacrées où montent, année après année, des femmes de cent ans pieds nus et bâton à la main, donnant ainsi un sens à leur vie. Une spiritualité à des lunes de mon ciel. Avec tous ces volcans qui déchirent le paysage, et dont l’ascension vous fait voir juste un peu plus loin. Sur de petites îles, le soleil s’endort partout à la fois. Et toutes ces vagues qui se fracassent sur les semaines qui passent paresseusement. Le sourire d’une personne qui ne possède rien d’autre que ce qui entre dans son cœur est si poignant. Leurs gestes en deviennent si simplement vrai. C’est à ce moment précis que j’aurais voulu n’appartenir à aucun monde. Que j’aurais voulu devenir aussi transparente qu’une méduse, pour ne rien bouleverser. Pour ne créer aucun fossé, pour ne miroiter que l’humanité, que l’humanité…Dans ces maisons sans planchers, il y a des enfants sans couches qui ne jouent avec rien. Et des hommes sans travail qui attendent tout de la mer. Et des femmes qui attendent tout de leurs hommes mais qui n’ont pas de quoi cuisiner. Dans ce pays d’une beauté à vous questionner, il y a de sublimes rizières qui assurent la subsistance des hommes qui les entretiennent. Il y a dans les rues un si profond bordel que tout s’harmonise parfaitement. Et toujours ce souffle de la mer. Et toujours cette générosité offerte. Et ces poches sans solde. Et ces regards aussi envieux qu’indolent. Et partout on touche à quelque chose qu’on ne peut nommer. Qu’on ne peut nommer parce qu’on n’y est pas familier. On se frôle à une atmosphère que l’on voudrait saisir mais elle ne nous appartient pas. Parce que c’est l’autre bout du monde. Et que l’on n’y a que superficiellement accès. Ça nous colle à la peau, ça nous colore le cœur l’espace d’un instant… ce n’est pas palpable mais tellement concret. C’est peut-être dans le rythme du temps qui coule où dans le naturel des relations…c’est peut-être aussi la mer avec son calme et son dévouement. Mais on atteint brièvement ce qu’on ne peut nommer. On se l’approprie un peu. On le rapporte quelque part en occident. Dans un coin de notre cœur. Il y a un homme qui serait seul. Terriblement seul. Il aurait quitté sa famille et ses amis pour aller trouver du travail. À un endroit où il n’y en pas. Il aurait quitté l’école faute d’argent. Il essaierait d’être guide là où les gens ne visitent que rarement. Ce n’est pas son statut social qui m’a tordu le cœur. Ce n’est pas ce qu’il n’a pas non plus. C’est sa solitude. Sa solitude à lui, à la lueur d’une faible ampoule dans une cuisine où il n’a rien. C’est sa voix qui ne cassait qu’à peine devant moi. Et son impuissance. C’est son regard qui parlait plus que ses mots. C’est sa capacité à ne pas se torturer avec ce qu’il ne pourra jamais avoir. C’est la générosité avec laquelle il m’a fait une place près de sa solitude. C’est la résignation avec laquelle il traverse chacune de ses journées. Encore, j’aurais tant voulu effacer l’occident de la carte de mon monde; pour ne pas que la différence lui fasse mal. Il y avait lui. Et tant d’autres. Il y avait lui à l’autre bout de ma planète pour me tordre le cœur. Il y a partout ce petit quelque chose qu’on ne voudrait plus quitter. Il y a ces tombeaux placer devant les maisons. Pour ne pas oublier ceux qui les ont quitter. Il y a ces tombeaux devant les maisons qui m’ont choqué. Parce que leur vision de la vie est tellement moins égoïste que la mienne. Parce qu’ils savent tellement mieux que moi comment faire confiance à la vie. Ils ont la force de mettre des tombeaux devant leurs maisons. Et ils ont aussi la force d’être à ce point fidèles à ceux qu’ils ont aimé. L’impressionnante générosité des tombeaux devant les maisons. J’ai admiré ce courage, après avoir été choquée. Dans ce pays de mer et de soleil, de temples et de montagnes, les gens sont loin de nous. Et sans doute si près. À l’autre bout du monde, il y a quelque chose de doux à y retenir. Il s’agit d’ouvrir grand son cœur. Il s’agit de se perdre un peu, de vraiment partir loin de son propre pays. Mon cœur s’est coincé plus d’une fois, mes yeux ont tentés de tout voir. J’ai profondément voyagé ce voyage. Je sais que le vent est fort au sommet d’un volcan. Et que la vie semble être simplement relative aux objets que l’on possède, ou enfin, quelque chose comme ça. Je sais que chaque fois que je penserai à cet homme seul, des larmes perleront. J’ai aussi constaté que moins ils ont d’argent dans leurs mains, plus les gens sont près les uns des autres. Il y a un pays à l’autre bout du monde qui laisse des montagnes de souvenirs dans ma tête et des océans de questions dans mon cœur comme autant de sourires sincères.
Daphnée Landry
26 juillet 2005
Dans ce pays qui s’étiole sur le Pacifique, il y a des musulmans qui chuchotent leurs prières au petit matin. Ces chants en direction de La Mecque se mêlent étrangement aux rêves… Les femmes sont si discrètes et si silencieuses, chanceux celui qui en aperçoit une, qui en atteint une…
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